Les véritables révolutions scientifiques sont peu nombreuses. En biologie, elle survient en 1859 avec la publication de De l’origine des espèces de Charles Darwin. Pour bien comprendre les enjeux de cette révolution, il est, aujourd’hui plus que jamais, nécessaire de revenir au texte original.

LAÏCISATION DE L’HISTOIRE NATURELLE

Le 24 novembre 1859, le célèbre naturaliste anglais Charles Darwin publiait son ouvrage De l’origine des espèces, dans lequel il allait révolutionner le monde de la biologie avec ses théories de l’évolution et de la sélection naturelle. Particulièrement démonstratif et amplement documenté, cet ouvrage majeur porte un coup décisif aux anciennes croyances en la création singulière et en la perfection native, fixe et définitive des espèces. Cette laïcisation de l’histoire naturelle sera pour cela longtemps combattue par les Églises et les groupements mystiques restés fidèles au dogme, indéfiniment remanié mais toujours résurgent, de la création du monde et du vivant par une intelligence transcendante et providentielle qui serait seule capable d’en garantir les fins et d’en préserver l’harmonie. Les polémiques autour des théories darwiniennes étant loin d’être éteintes, il est plus que jamais nécessaire de revenir au texte lui-même si l’on souhaite comprendre les enjeux de ces débats.

DE NOMBREUSES VERSIONS

Le livre de Darwin, dont le titre originel était On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life, ne connut pas moins de six éditions du vivant de l’auteur. La sixième édition est donc la version corrigée et finalisée de la main de Darwin, titrée The Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life. C’est elle qui sert aujourd’hui de référence, notamment en ce qui concerne la traduction française. La première traduction en français date de 1862 et sera publiée chez Guillaumin et Victor Masson. Une nouvelle traduction parut au début de l’année 1873 sous un titre plus proche de l’original anglais, L’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou La Lutte pour l’existence dans la nature, chez l’éditeur Reinwald qui publiait toute l’œuvre de Darwin en France. De nombreuses traductions en français, plus ou moins fidèles, virent le jour au fil du temps.

LA QUESTION DE LA TRADUCTION

Les éditions Honoré Champion ont proposé, en 2009. une nouvelle version de L’Origine des espèces, pour fêter les cent cinquante ans de la parution originale. L’événement est d’autant plus important qu’il s’agit de la première traduction moderne de la première édition, celle de 1859. Ni la première version de Clémence Royer – plus préoccupée de mettre en avant « son » darwinisme à elle que le texte à la lettre – ni
la reconstitution postérieure de D. Becquemont et J.-M. Drouin ne donnaient pleinement satisfaction. La dernière version d’une œuvre révisée par l’auteur est en général tenue pour la référence définitive, mais la version originelle est « la version qui a bouleversé le monde occidental », selon les mots du grand biologiste de l’évolution que fut Ernst Mayr. La question de la traduction est ici d’une importance cruciale, étant donné les débats passionnés qui perdurent. Ainsi, le choix d’une tournure syntaxique, voire d’un simple article, a des enjeux scientifiques, et même métaphysiques.

ÉVOLUTIONNISME ET CRÉATIONNISME

Dans L’Origine des espèces, Charles Darwin va à l’encontre de la théorie du catastrophisme selon laquelle les cataclysmes naturels balayent les espèces tandis que de nouvelles se créent ex nihilo. Darwin démontre que les passages d’une espèce à l’autre sont progressifs et que la sélection naturelle est le principal mécanisme de cette évolution. Autrement dit, l’ouvrage met à mal le récit chrétien de la création du monde tel qu’il est exprimé dans la Genèse. De là naquit le débat entre évolutionnistes et création-nistes, débat qui fait encore rage aujourd’hui. Ce bourgeois victorien, père de dix enfants, participa à l’âge de 22 ans au voyage du H MS Beagle, navire scientifique qui sillonna les côtes sud-américaines. Ce fut son seul voyage. Il en revint avec plantes, animaux, cailloux, fossiles et plein de nouvelles connaissances. À son retour, il commença à explorer l’hypothèse de l’évolution. Mais, conscient des enjeux, il ne publia ses résultats que vingt ans plus tard.

UN OUVRAGE TRÈS ACTUEL

Cent cinquante-neuf ans après sa publication, le livre le plus fameux de Charles Darwin, De l’origine des espèces, continue d’être au centre des grandes controverses intellectuelles contemporaines. Pourtant, quand l’éminent naturaliste publia son ouvrage en 1859, les réactions furent plutôt mesurées. Mais aujourd’hui, à une époque où les créationnistes regagnent du terrain et où le transhumanisme s’installe de manière durable dans le paysage intellectuel, relire le texte fondateur de Darwin devient comme une sorte de nécessité. D’autre part, les nombreux champs de recherche ouverts par ce texte, que ce soit la théorie synthétique, la théorie neutraliste ou encore l’« évo-dévo », montrent, s’il en était encore besoin, l’importance du texte original. Un texte si important que pour beaucoup de pédagogues et scientifiques, il devrait être enseigné à l’école dès le plus jeune âge.